— Mathilde Dupond-Pirou : J'ai pris le parti d'assumer ce handicap. J'ai décidé de le vivre comme ça, et ça m'enlève un poids. Je m'appelle Mathilde Dupond-Pirou, je travaille dans le groupe Caisse des Dépôts et je suis chargée de mission à l'animation de la direction des clientèles bancaires.
Question : Peux-tu nous raconter ton handicap ?
Je suis née avec une perte auditive assez importante, qui se creuse, malheureusement, au fil des années. J'ai eu une enfance un peu compliquée, puisque je n'entendais pas, par exemple, la différence entre les B et les P. Ça a été compliqué pour moi d'apprendre à écrire, tout simplement. On s'est rendu compte très tardivement que j'avais une déficience auditive. Aujourd'hui, je suis obligée d'avoir des sous-titres pour pouvoir suivre un film, pour vous donner une idée du degré de handicap que ça peut générer au quotidien.
Question : Justement, comment ça se passe au quotidien ?
Au niveau de la famille, mon handicap, c'est notre quotidien. Ils s'habituent, ils savent qu'il faut me parler en face. Le plus important, c'est de voir les visages, puisque la lecture labiale est extrêmement importante. On entend des sons, mais sans le labial, on ne peut pas distinguer. J'essaye de faire comprendre à mes enfants, et à mes collègues aussi, qu'être malentendante, c'est comme si on avait un paragraphe, et dans ce paragraphe, il y avait plein de trous. Donc, il faut supposer, en fonction du sens de la phrase, quels sont les mots qu'on n'a pas entendus pour compléter.
Question : Comment tu articules travail et handicap invisible ?
Pendant très longtemps, j'ai essayé de cacher mon handicap. Je voulais absolument être au niveau, et je me disais : "Je vais compenser." J'ai des tout petits appareils auditifs, donc les gens ne perçoivent pas que j'ai un handicap. Mais on ne peut pas compenser si on n'en parle pas. Donc, maintenant, je dis à mes collègues : "Est-ce que je peux m'asseoir là plutôt que là ? Est-ce que tu peux mettre ta caméra sur Teams ? Sinon, je ne t'entends pas." C'est très énergivore. C'est toujours une histoire de se sentir inclus dans un collectif. Et comme ça ne se voit pas, au bout d'un moment, les efforts se perdent, donc on est obligé de rappeler : "Est-ce que tu peux enlever ta main de ta bouche ? Je ne vois pas ton visage, tes lèvres, ça ne m'aide pas."
Question : Est-ce qu'il y a des lieux qui te sont difficiles ?
Le restaurant. On est avec des amis, il y a un bruit ambiant assez désagréable. Quand on ne peut pas distinguer ce que ses copains disent, on se sent exclu. Sauf si j'arrive à avoir un espace un peu à l'écart, qui me permet de suivre. Le théâtre aussi, c'est compliqué pour moi. Il faut que je sois très près, et encore. C'est toujours le paragraphe où il y a des trous, on essaye de compenser. Le cinéma, c'est compliqué aussi. Je préfère aller voir des films anglais. J'en veux beaucoup aux séries ou aux films où il n'y a pas la possibilité de mettre les sous-titres pour malentendants. Ce n'est pas très compliqué, surtout avec l'IA, et ça devrait être indispensable.
Question : As-tu un conseil pour les porteurs de handicap invisible ?
Il y a quelque chose de très intéressant chez les porteurs de handicap, c'est cette force intérieure qu'on a, de se dépasser face à des difficultés, sensorielles ou autres, et on arrive à développer ce petit truc en plus, cette force, qui nous permet parfois d'avoir un prisme un peu différent par rapport à quelqu'un qui a toutes ses facultés. Ça peut être une vraie richesse pour une entreprise. Je pense que le fait d'assumer son handicap et de développer d'autres façons de voir les choses, de voir l'aspect humain, les relations humaines, ça peut énormément apporter à un collectif et à des entreprises, donc je dirais qu'il faut, pour les handicaps invisibles, ne pas hésiter à en parler, à sortir de ce complexe qu'on peut avoir, parce que ça peut être une richesse pour une entreprise.