— Joël Betton : Je m'appelle Joël Betton, je suis masseur-kinésithérapeute depuis 25 ans.
Je suis né, j'étais très malvoyant. Ça ne m'a pas empêché de faire un travail de comptabilité. Puis, à l'âge de 32 ans, j'ai perdu complètement la vue, et c'est là que j'ai fait un reclassement professionnel pour faire masseur-kinésithérapeute.
Question : Pourquoi avez-vous changé de métier et êtes-vous devenu kinésithérapeute ?
En ayant perdu la vue, ce qu'il s'est passé, c'est que je cherchais un métier que je pouvais exercer en étant non voyant. J'ai décidé de reprendre des études, sachant que c'était 5 ans d'études. Ce que je recherchais surtout, c'était de pouvoir exercer et surtout exercer comme tout le monde. Je me suis informé, j'ai été voir des kinés déficients visuels, mal et non voyants exercer. Je me suis plus intéressé à cette profession, sachant que c'est un métier qu'on peut exercer seul. C'était vraiment le métier où ma déficience visuelle ne me pénalisait pas.
Question : Est-ce que la formation pour être kiné est la même pour les déficients visuels ?
Depuis que la profession de kiné, masseur-kinésithérapeute, existe, c'est-à-dire 1946, dans le décret d'application, c'est indiqué que les aveugles pourront exercer cette profession. Nous avons toujours eu la même formation que les personnes n'ayant pas de problèmes de vue, aussi le même diplôme et la même validation. On est déficients visuels, mais on est kinés, et l'Ordre des kinés nous considère comme tous les autres kinés, le même statut.
Question : Comment avez-vous réagi quand vous avez totalement perdu la vue ?
Quand on perd la vue, c'est un coup de massue sur la tête, même si on m'avait dit, plus jeune, que peut-être je perdrais la vue. Après, il faut se reconstruire, et ça veut dire prendre beaucoup sur soi. Mais au début, c'est dur, et certaines personnes me disent : "Je préférerais être sourd qu'aveugle." À choisir, je préfère rien, parce qu'on choisit pas. Les gens rajoutent : "Si je perds la vue, je me suicide." Il y en a qui disent ça. Je leur dis : "Attendez, quand on perd un sens ou quand on a un handicap en général, c'est pas que perdre un sens, on pense que c'est insurmontable. En fait, l'humain cherche à trouver des solutions, à pallier son handicap, entre guillemets. Je dis : je n'accepte pas le handicap, mais je fais avec.
Question : Comment gérez-vous votre handicap au quotidien ?
Tout est plus compliqué, les déplacements, c'est compliqué, surtout au début. La vie courante est plus compliquée au début, et après, il faut petit à petit prendre sur soi. Avec une canne, quand vous vous déplacez, vous vous apercevez qu'il y a plein d'obstacles. Et puis, marcher droit, c'est pas si gagné que ça, sur un trottoir. Quand je me déplace, c'est un travail, c'est-à-dire que je ne peux pas penser : "Qu'est-ce que je vais faire ce soir ? Je vais téléphoner..." Non. Donc, il faut toujours être attentif, toujours. Et puis, pour tout vous dire, quand j'ai perdu la vue, je me suis pris plus d'une fois des poteaux. Ou, par exemple, vous avez un camion-benne mal garé, qui était monté sur le trottoir. Ma canne est passée sous la benne, je me suis cogné dedans. Si je vais à un endroit que je connais pas, je peux vous dire que je marche plus lentement, je cherche mon chemin, je fais attention à tout, aux rebords, à tout. Quand je connais, j'ai tendance à marcher d'un bon pas, sauf que là, ma canne passe en dessous, et paf.
Question : Un mot pour quelqu'un sur le point de devenir aveugle ?
Pour quelqu'un qui perd la vue, je dis aux gens : la vie continue, et il y a encore beaucoup de choses à vivre. Le seul truc qu'il faut, c'est se reconstruire avec ce qu'on a. Il y a des gens qui ont tout et qui sont malheureux, et il y a des gens qui ont des gros soucis, de santé ou de handicap, et qui sont beaucoup plus ouverts, beaucoup plus heureux, que certains qui ont tout.